Le double-sens du : “Pas touche aux enfants”

Ce message écrit à la bombe sur un rond-point près de chez moi (où sévit une antenne Reinfocovid) me remémore à chaque fois le décompte temporel avant la rentrée des classes. Leur “pas touche aux enfants”, aux anti-tout, veut dire “surtout ne protégeons pas les enfants”, ou “laissons les se contaminer”. Symbole d’une population coupée en deux, ce même bout de phrase ramène à deux idées opposées : les uns veulent protéger leurs enfants du Covid (“pas touche à mon môme, Covid !”), les autres veulent empêcher toute mesure sanitaire dans les écoles (que ce soit le masque ou le vax). Ces derniers ont gagné : il n’existe plus de véritable protocole dans les classes, les enfants sont -eux aussi- laissés à leur “responsabilité individuelle” illusoire. Il reste 30 jours, 29, 28, “tic-tac, tic-tac, tic-tac…” avant la rentrée des classes, compte à rebours pour tous les parents fragiles ou ayant des enfants fragiles, en France.

Quelques semaines de répit avant de devoir, encore, gérer le stress des méga-clusters scolaires, puisque rien n’encadre la sécurité sanitaire des petits laissés sans masque, à 25 par classe (avec de la chance !) dans des écoles non ventilées, en pleine pandémie. Les quelques parents isolés qui sont, soit bien renseignés, soit fragiles, soit parents d’enfants fragiles, culpabilisent et hésitent chaque jour entre scolariser leurs enfants comme ils souhaitent le faire, ou les retirer et enseigner à domicile pour protéger leur famille – s’ils y arrivent. Ils sont isolés mais nombreux : il y en a dans chaque petite ville de France, et même sûrement dans chaque école. Mais invisibles.

Des enfants qui ne sont protégés par RIEN. Ni masques, ni vaccin pour les 5-11 ans à l’école. Des locaux impossibles à aérer correctement, la plupart du temps. Advienne que pourra, pour un virus qui a fait nettement augmenter la population de malades cardiaques en deux ans. Et tant pis si ça génère une génération entière de malades chroniques au bout du compte. Même chez les médias que l’on croyait “amis”, les défenses tombent : on est en train de perdre sur ce terrain là également. La plupart de nos proches et connaissances, qui se disaient sensibles à la pandémie et à la cause de la santé publique, dûment vaccinés et se sentant complètement protégés, confessent qu’ils n’hésiteront pas à envoyer leurs enfants en classe sans aucune protection, eux.

Ce qui est sûr, c’est qu’on n’aura pas été aidés dans ce débat. Et on n’oubliera pas. On n’oubliera pas que nos alliés traditionnels ont zappé l’aspect collectif de la lutte contre l’épidémie pour prendre le chemin facile de la liberté et de la gestion sanitaire en mode ultralibéral. Avec un vaccin (certes insuffisant, mais mieux que rien) que seuls les adultes et adolescents ont reçu en France, laissant les enfants sans masque en collectivité, avec comme unique protection la “sélection naturelle”, et leurs “défenses immunitaires innées”. Nous voyons avec effarement ces discours de marabouts être adoptés par de plus en plus de nos connaissances, et on devine derrière que, pour eux, ceux qui auront mangé des oranges et des légumes bio, fait du ski cet hiver, ceux qui ont eu l’occasion d’aller en vacances avec leurs parents cet été (stocker de la miraculeuse vitamine D !) s’en sortiront. Et tout ira bien dans le meilleur des mondes, celui des enfants valides et socialement chanceux (sauf que non : quelques enfants jusqu’alors en bonne santé auront, l’un un Covid long, l’autre une séquelle pulmonaire ou cardio, des enfants fragiles seront hospitalisés, certains mourront, des classes entières fermeront faute de profs, etc. etc. On connaît la chanson, elle a déjà commencé).

Ainsi, concernant les mômes, nos anciens amis et faux-frères ont cédé aux sirènes de l’individualisme sanitaire, aux côtés des pires complotistes et du rassemblement national, oubliant le caractère très inégalitaire de la santé. On n’oubliera pas qu’ils n’auront pas (ou trop peu) soutenu les scientifiques, les collectifs qui réclament depuis le début de la crise des mesures de ventilation et le masque obligatoire à partir de certains seuils à l’école, ainsi que la vaccination pour éviter les formes graves et les hospitalisations (qui existent bel et bien, alors que les effets indésirables du vaccin sur cette tranche d’âge sont quasi inexistants) : bref des mesures collectives, B.A.BA dans un système de santé digne de ce nom, dans un pays civilisé, progressiste (enfin qui l’a eu été). 

J’en viens donc à répondre à cette question : Pourquoi tant de réactions outrées, certains ont-ils demandé, criant au harcèlement suite à l’article antivax du 29 juillet 2022 de Mediapart signé Lise Barneoud ? (oui antivax. Avec une telle illustration, la petite fille qui se cache les yeux face à la méchante “injection”, le doute n’est pas possible).

Ce n’est pas uniquement car les chiffres ont été tordus dans le sens que voulait prendre l’auteure de l’article, ou qu’ils ont menti sur la balance bénéfice-risques individuelle des enfants. C’est déjà grave, mais l’essentiel n’est pas là : ils ont pris le parti de ceux qui veulent laisser les enfants les plus vulnérables (face au Covid, mais pas que : les plus vulnérables socialement aussi, ceux ayant des parents malades, les enfants des quartiers défavorisés etc.) se ramasser les pires conséquences à long terme de la crise sanitaire, sans jamais l’évoquer dans leurs colonnes (et donc l’assumer). Révélant ainsi leur appartenance à une fausse gauche bobo bien individualiste, qui se rassure, j’imagine, sur son image de “progressiste” en laissant ses mômes folâtrer pieds nus au milieu des herbes folles de sa maison de campagne, un verre de vin naturel à la main et un livre de Damasio ouvert sur la table. Charlots. 

(Au fait, au milieu des herbes, vous n’avez pas vu les orties ? Certains vont les sentir…)

Ainsi, on pensait naïvement que la petite musique du validisme ne pourrait pas sonner pour les enfants : “Pas touche aux enfants” (dans notre sens, c’est ainsi qu’on l’entend). Personne n’osera banaliser la mort d’enfants au prétexte qu’ils ont des comorbidités, aurait-on cru : ERREUR. D’ailleurs la première réponse de Mediapart lorsqu’ils ont vu l’avalanche de protestations après leur article a été celle-ci (mais SHAME !!) : oui il y a des enfants qui sont morts, mais peu (qu’est-ce que c’est, peu ?), et ces enfants avaient souvent déjà une pathologie. Ok. On traduit ce que ces esprits malades ont osé dire tout haut : c’est moins grave s’il y a des pertes enfantines, tant que ce ne sont pas les leurs, de mômes, qui sont touchés (et que ça ne se voit pas trop). La nausée. Bien entendu, on n’évoque même pas les hospitalisations et les Covid longs, drames intimes laissés sous cloche.

Alors oui, nous sommes amers. Et oui, cela se voit dans les commentaires. Nous pensions naïvement qu’une partie des médias et de la gauche seraient à nos côtés, engagés pour la protection des plus vulnérables ; or nous les voyons avec horreur participer à la banalisation des morts jusqu’à leur forme la plus terrible, celle des plus jeunes, qui ne décident même pas de leur niveau de protection. Quasi personne dans ce milieu ne soutient les mesures sanitaires de base pour les enfants. Très bien, alors que fait-on de tous les enfants cancéreux, immunodéprimés, cardiaques, greffés du rein, atteints de maladies rares (“ils existent, mais ils sont pas nombreux”, c’est ça ?) ? Répondez donc. On les laisse dans les classes, et tant pis s’ils tombent? Leur vie compte moins parce qu’ils ont une comorbidité ? Assumez, bordel. Et le pire, c’est qu’on se permet de continuer à chanter la petite musique de l’inclusion scolaire à toutes les sauces. Le dégoût est total.

(Et… oui, ces mêmes personnes vont, hypocritement, applaudir des deux mains les clowns bénévoles qui tentent d’améliorer le quotidien des enfants cancéreux en passant dans les services : ça ne mange pas de pain. Par contre, que ces enfants malades soient tués ou handicapés par le Covid, ça ne les touche pas suffisamment pour qu’ils fassent le moindre effort pour sauver ces vies => la santé publique version charité chrétienne du 18eme siècle, quoi)

Et puis ce n’est pas le seul souci. On nous a bassiné avec la santé mentale des enfants, « forcés » de porter le masque en 2020 – début 2021. Très bien. Mais attention : la santé mentale des enfants dépend aussi de la santé physique et mentale de leurs parents. Comment vont les orphelins du Covid ? M’est avis qu’ils ne sont pas spécialement en forme. J’avais lu dans un article que dans une école du 93, un enfant par classe en moyenne était devenu orphelin (c’était en 2021). Pense-t-on que ce genre d’évènements, perdre un parent, ou les voir s’handicaper lentement, surtout lorsque l’enfant a ramené le Covid à la maison bien malgré lui, ne laisse pas autant de traces psychologiques que le “traumatisme” de mettre un masque en classe lors des pics épidémiques 2 ? Quand je pense qu’on va laisser des enfants tomber malades (ou voir leurs parents tomber malades) ou pire, tout cela pour éviter à ces gens le désagrément du masque pour leur propre progéniture, dans un délire bobo revival malsain des années 70 et d’une liberté enfantine rêvée, ça me rend dingue.

On le sait, de toutes façons : ces personnes seront inaudibles à terme. Se vautrer dans l’anti protection des mômes aujourd’hui, bien que porteur sur le moment car “cool” et vu comme “bon vivant” après les confinements, c’est s’assurer le mépris des adultes de demain. Car la santé, c’est la vie, c’est tout. C’est la base sur laquelle les autres éléments de bien-être et les petits bonheurs de la vie peuvent se développer. Demandez à n’importe quel malade chronique : sans elle, les individus ne peuvent réellement profiter de culture, de sorties, de voyages, de bon vin. On se rappelle la pyramide des besoins de Maslow (critiquable bien sûr, mais surtout pour les derniers paliers) : où se situe la santé ? 

© Alain Lacroix – 123RF

En bas : c’est la base, soutenant le reste des aspirations des individus. 

Or la santé des enfants est, de fait, directement touchée par l’épidémie de Covid. Et pas uniquement avec des choses bénignes : Il semblerait que les évènements de type cardiovasculaires soient bien plus fréquents chez les enfants ayant eu le Covid. Les études commencent à sortir (elles sont contestées car méthodologiquement peu rigoureuses et sous-estimeraient sans doute, d’ailleurs, ces séquelles). Mais au vu des conséquences à long terme du virus sur les adultes, on peut légitimement s’interroger 3. Comment peut-on parler de bien-vivre lorsqu’on laisse des enfants se multicontaminer avec un tel virus ? Vu ce que l’on observe déjà, comme l’augmentation des évènements cardiaques à un an pour les personnes ayant contracté le Covid 4, on peut se douter de ce qui va arriver. Où est passé le fameux « principe de précaution » ? Comment iront les enfants lorsqu’ils auront attrapé 3, 4 fois ce virus, qui a tué des millions de personnes dans le monde et dont les conséquences à long terme sont encore incomprises et inquiétantes ? 

C’est exactement ce que n’ont pas compris ceux qui crient à l’enfermisme et nous font passer pour des rabat-joie sous prétexte qu’on ne veut pas envoyer nos enfants sans aucune armure à l’école face au Covid : nous voulons leur assurer la possibilité d’être heureux, aujourd’hui bien sûr – mais demain aussi. Notre rôle de parents n’est pas de leur donner immédiatement ce qu’ils veulent (ou plutôt ce que certains croient qu’ils veulent) pour qu’ils nous aiment, mais plutôt d’appliquer le principe de précaution pour leur assurer un bien-être futur. Sachant que nous verrons tous nos enfants nous échapper, que ce sera à eux d’inventer leur bonheur, nous savons que la seule chose qu’on peut leur offrir, c’est les bases essentielles pour le construire. Il se trouve que la santé est la première de ces bases.

Je précise que nous ne parlons pas de confinement. Nous souhaitons simplement apporter une sécurité sanitaire minimale à l’école avec les outils dont on dispose : ventilation et purificateurs, masques FFP2 selon des seuils épidémiques cohérents, vaccins pour tous. Le but : une circulation virale plus gérable, un respect des droits des personnes vulnérables, le principe de précaution pour les plus jeunes. On souhaite à nos enfants d’avoir une santé identique (au moins) à celle à laquelle on a eu le droit, pour qu’ils puissent plus tard être épanouis et heureux, sans devoir subir les séquelles de la dizaine de contaminations Covid qu’ils auront eues durant leur jeunesse. Sans compromettre donc, leur droit à la santé et à la longévité, principes de base de la Santé Publique.

Alors, en effet, “pas touche aux enfants”. Leurs vies comptent autant que les nôtres.

Sources:

1 : https://www.nature.com/articles/s41591-022-01689-3 ; https://www.nature.com/articles/d41586-022-00403-0 ; https://www.nature.com/articles/d41586-022-02074-3

2 : https://francais.medscape.com/voirarticle/3607097 

3 : https://www.cdc.gov/mmwr/volumes/71/wr/mm7131a3.htm?s_cid=mm7131a3_w

4 : https://www.nature.com/articles/s41591-022-01689-3#Fig4

14 août 2022 19:17