On aurait été en droit d’attendre et d’espérer que la gauche française sorte renforcée et légitimée par les crises économique, climatique et pandémique. Ces trois dernières étant liées au néolibéralisme, il eut été facile d’en dénoncer les causes et de proposer enfin un nouveau modèle, durable.
Un modèle, mais pas seulement économique. Un référentiel. Reposer les bases, les valeurs, distinguer ce qui a un coût de ce qui n’a pas de prix.
Même si ses hérauts s’en défendent, rappelons que le néolibéralisme n’est pas qu’un ensemble d’idées économiques prônant la supériorité des marchés comme forme de coordination sociale entre les individus. Idéologie taiseuse, c’est aussi un projet politique qui induit la réduction du pouvoir de l’État (sauf en matière de coercition sociale) et en conséquence, condamne les efforts de tout acteur collectif poursuivant un intérêt général. Le néolibéralisme se distingue et chacun le constate, comme une idéologie qui place les marchés au-dessus des États et les individus au-dessus du collectif, du contrat social, de la société… Libertay.
Ainsi le néolibéralisme a créé son homme nouveau, consumériste, individualiste, court-termiste ; finalement aussi effrayant que celui que voulut créer le stalinisme au siècle dernier.
Ce constat, la gauche le fait la première.
Seulement voilà. Tout comme la gauche française s’est souvent fourvoyée aux XIXème et XXème siècles, convaincue d’être par essence dans le camp du bien et ainsi peu prompte à se questionner sur elle-même ; elle fait aujourd’hui, en abandonnant le souci de la santé publique, une faute ontologique par son antiscience et le spencerisme dans lequel elle se complait depuis l’été 2021 et sa porosité aux influences libertariennes.
Sur le colonialisme, souvenons-nous de la gauche de Jules Ferry, sa hiérarchie des races et sa mission civilisatrice. Dans l’entre deux-guerres, une partie de la gauche s’était perdue avec les néosocialistes dont le slogan était « Autorité, ordre et nation », puis avec les « Rassemblement national populaire » et « Parti Populaire Français ». Comme chacun sait, on retrouvera également des figures de gauche dans le gouvernement de Vichy.
Sur le stalinisme ensuite, on se souvient qu’une partie de la gauche emmenée par Sartre est longtemps restée dans un déni de réalité vis-à-vis du régime soviétique.
Et ne parlons pas, pour ce qu’elle est encore récente dans notre Histoire contemporaine, de la complaisance toujours, de la gauche encore dominante, avec quelques personnalités au comportement de prédation sexuelle assumé.
C’est ainsi qu’aujourd’hui une partie des plus coriaces ennemis des valeurs de gauche se trouve en son sein même. Quelles qu’en soient les raisons, opportunisme politique ou aveuglement, les défis climatique et pandémique ne sont traités que sous des angles populistes : le pouvoir d’achat et uniquement celui-ci (sans réelle remise en cause du système néolibéral) et sous l’angle des libertés ; les néolibéraux ayant réussi à faire croire à cette gauche que la santé publique était privative de libertés, alors qu’elle est une condition première de l’émancipation.
Nous nous retrouvons aujourd’hui avec une gauche ouvertement validiste. Elle normalise l’exclusion, la mort sociale et la (sur)mort(alité)* dans une posture viriliste et sous couvert de fatalité. Ceci alors même que sont touchés en premier lieu les citoyens économiquement les plus précaires.
Quand elle ne les ignore pas, elle regarde les vulnérables avec mépris en reprenant les mêmes caricatures que l’extrême droite (« enfermistes », « hypocondriaques »…) à l’égard des vulnérables, des endeuillés ou handicapés par le Covid, ou tout simplement des personnes informées et soucieuses de la Santé Publique. Le même traitement est réservé aux médecins et chercheurs qui ne partagent simplement pas le narratif officiel. Cette gauche est incapable de se regarder dans le miroir (comme elle a du mal avec les rétroviseurs). Et donc à nous regarder, nous, pour l’image qu’on lui renvoie. A travers les vulnérables et les scientifiques qu’elle méprise, elle en dit finalement long sur elle-même.
Après toutes les erreurs qu’elle a dépassées souvent avec retard sur l’Histoire ; aujourd’hui, nous en sommes convaincus, le nouveau défi qui se pose à elle est de renouer avec la parole scientifique sans cherry picking et ses principes d’égalité et d’adelphité sans les entacher de validisme, voire pire… La gauche doit sortir du piège libertarien dans lequel elle semble s’enferrer durablement. Probablement d’ailleurs que les positions antisciences d’une gauche politique, intellectuelle et journalistique ont vocation à combler un vide idéologique, pour compenser les contradictions qui sont les siennes et qu’elle se refuse d’admettre. Les valeurs, idées et conatus ne vivent pas indépendamment. Le sens critique réside en la pensée contre soi-même. Et probablement que nous sommes confrontés à une gauche qui ne le déteste pas tant que ça, ce système néo-libéral, patriarcal, qu’elle dénonce tout en s’y étant convertie au cours des années 80.
La gauche de gouvernement qui a déçu son peuple et l’a jeté dans les bras de l’extrême droite a induit l’émergence d’une gauche d’opposition plus forte. En 2021 elle a rejoint ce peuple abandonné à l’individualisme, au mépris du prochain (et pas seulement de l’étranger, mais aussi du différent, du fragile) : le « boomer », le malade chronique, (même quand il est enfant…). Une gauche à la boussole défaillante qui rejoint la hiérarchisation des êtres, non plus en fonction de l’origine, mais en fonction de l’âge et/ou de la santé, qu’elle contribue par ailleurs à détériorer par son désintérêt sur les questions d’inclusion et de santé publique.
Le vulnérable est devenu le nouvel étranger, l’ennemi qu’on ne veut pas regarder, en cela qu’il dérange le retour à la vie d’avant, que la gauche ne cesse pourtant de dénoncer pour son caractère inégalitaire et vorace. Le vulnérable est celui qui questionne les privilèges. C’est doublement insupportable pour celui qui prétend lutter contre, et pour l’égalité et la fraternité, tout en ayant la peur (infondée) que sa propre liberté de vivre en capitaliste de la santé soit altérée.
La santé publique est une expertise, une discipline, un champ d’intervention. Ne reprochons pas aux intellectuels de gauche de n’en point maitriser les axes opérationnels. Il est par contre impardonnable que ceux-ci ignorent les experts en santé publique, les associations de « vulnérables », et l’état de la science, qui tous convergent dans la même direction : une approche systémique, durable, rationnelle, et par chance : humaniste. Car ne plus assurer un pouvoir/vouloir vivre ensemble aux différentes catégories de la population, en ignorer certaines, nous conduira à une crise sociétale d’importance. L’exclusion ou la ségrégation (qu’on a rebaptisées « protection ciblée** » ou « stratégie du cocooning ») sont un non-sens de santé publique et leur acceptation par la gauche est un reniement. Quant aux stigmatisations dénoncées du monde associatif au conseil scientifique en passant par le conseil d’orientation sur la stratégie vaccinale : la gauche les ignore, simplement ou y participe.
Le sens de l’Histoire, la raison et les valeurs ne sont pas du côté de cette gauche confusionniste. Tôt ou tard elle y sera confrontée. Probablement avec retard, elle constatera avoir raté l’occasion de sortir du rang libertarien qu’elle dénonçait auparavant…
Comme les français ont détesté la gauche privilégiée, qui s’est coupée du peuple en se convertissant au libéralisme des années 1980 à 2000, demain ils finiront par mépriser tout autant cette gauche une nouvelle fois fondue dans la droite, oublieuse des vulnérables que nous finirons chacun par être. Ne pas penser la vulnérabilité revient au même qu’ignorer les signes adressés par le climat. Nous pouvons vivre au jour le jour. Mais il ne faudra pas regretter que ces jours soient réduits et difficiles pour chacun et nos enfants. La santé publique est comme notre environnement, la richesse de tous : personne ne souhaite explicitement les détruire, pourtant c’est ce qui arrive sous nos yeux. Les effets délétères s’accumulent et ne se résorberont pas par magie. Nous nous habituons à l’inacceptable, mieux : nous intériorisons, dociles, le mantra néolibéral « il faut vivre avec » nouveau « there is no alternative »***. Dénoncer les milliardaires et le gouvernement mais en être les perroquets ? Sérieusement ?
https://www.insee.fr/fr/statistiques/6206305 *
https://fr.wikipedia.org/wiki/D%C3%A9claration_de_Great_Barrington **
https://www.radiofrance.fr/franceculture/podcasts/les-idees-claires/there-is-no-alternative-9207925 ***
20 août 2022 8:58